LETTRE 15
19 juin 1937
J’ai été heureuse d’apprendre que vous avez l’intention de porter votre attention sur l’énergie psychique et sur le pouvoir de la pensée. Il s’agit présentement de la question la plus importante. Il est nécessaire d’éveiller la conscience de l’homme à une évaluation correcte de l’importance de la pensée. L’évolution future sera basée sur la collaboration et l’importance de la pensée. Tâchez donc de rassembler autant de documentation que vous pourrez sur des réalisations pratiques dans le domaine de la transmission de pensée.
Quels tests remarquables on vous envoie concernant la façon de juger les gens ! Mais je suis certaine que vous passerez ces tests avec succès.
Acquérons donc la sagesse en comparant les diverses personnalités. Souvenons-nous lesquelles ont déjà été démasquées en peu de temps. Mettons en pratique la conformité au but. Il est dit dans l’Enseignement qu’un homme qui ne comprend pas ce qu’est la conformité au but ne saurait être considéré comme tourné vers la spiritualité. La comesure est la Voie d’Or.
Se référant au Seigneur Bouddha, Vivekananda a dit que le cœur des Grands Esprits est aussi tendre que du beurre, mais qu’Ils savent comment le discipliner. En d’autres termes, Ils savent ce qu’est la comesure. Ils sont guidés par la comesure. La comesure possède une frontière commune avec la conformité au but, laquelle règne dans le Cosmos tout entier.
J’ai parcouru la lettre que vous avez incluse et je souhaite aider son auteur à clarifier ses idées sur la complexité de l’être humain. Mais je dois d’abord souligner que les Bouddhistes ne déclarent pas que l’homme est le « Cela » ou Dieu, parfait et éternel. Cette déclaration appartient aux partisans du Védantisme. De plus, nous ne devrions pas penser que la présence en nous du Principe Divin – ou notre adhésion à celui-ci – enlève tout son sens à l’évolution. Au contraire, c’est seulement la présence de ce Principe éternel en nous qui rend l’évolution possible, parce que tout l’Univers, tout l’Être, existe uniquement à cause de ce Principe dispensateur de vie. En vérité, la perfection et l’éternité du Principe Divin dans sa potentialité sont la garantie que l’homme qui le porte peut se perfectionner éternellement. Tout en reconnaissant que l’Élément Divin est immuable et parfait, les Védantistes acceptent aussi toute la complexité de l`être humain comme étant une réflexion de l’Univers – ce complexe des complexes. Le Macrocosme est continuellement en processus de développement ou en devenir. De même l’homme – le microcosme – fait sans arrêt des découvertes et accumule de nouvelles possibilités, à cause justement de la présence en lui de la parfaite et éternelle Potentialité Divine.
Les Bouddhistes nient l’existence d’une âme immuable en l’homme et dans l’Existence tout entière, parce qu’ils voient en l’homme et dans tout l’Univers manifesté l’impermanent et le transitoire ou, pour utiliser une terminologie moderne, une évolution dans tout ce qui existe. Cependant, aucun Bouddhiste érudit, dont les concepts ontologiques sont les plus rapprochés de la pensée contemporaine basée sur l’énergie, ne nierait l’existence en l’homme d’une Énergie Divine fondamentalement éternelle et immuable. Il est donc sans importance que nous appelions cette énergie Dieu, Esprit, Témoin Éternel, ou même Feu Divin, sa signification transcendantale ne changerait pas.
Il serait utile ici de se rappeler ce qui est dit dans la section 275 du livre Agni Yoga :
« Le Védantisme affirme avec justesse que l’esprit demeure inviolé. L’ardente semence de l’esprit garde sa nature originelle, car l’essence des éléments est immuable. Mais l’émanation de cette semence se modifie en fonction du développement de la conscience. On peut ainsi comprendre que la semence de l’esprit est un fragment du feu élémentaire. Et l’énergie accumulée autour d’elle est conscience. Ceci signifie que le Védantisme s’intéresse à la semence, et que le Bouddhisme parle du perfectionnement des corps. Ainsi le mobile et l’immobile sont en complète corrélation.
« Il est tout à fait compréhensible que le Bouddha, qui orientait l’humanité vers l’évolution, ait montré la nature de la mobilité, alors que le Védantisme en exposait les fondements. Vous pouvez ajouter un quelconque ingrédient chimique à une flamme, et par là changer sa couleur et sa grandeur, mais la nature primordiale du feu restera inchangée. Je ne vois aucune contradiction fondamentale entre le Védantisme et le Bouddhisme. »
Ainsi, les Védantistes aiment comparer l’évolution d’un être humain à un collier dont chaque perle est une des manifestations physiques enfilées sur le fil de l’Esprit. Mais du point de vue des Bouddhistes, il est plus correct d’imaginer cette évolution comme un mélange compliqué, dans lequel un nouvel ingrédient s’ajoute à chaque nouvelle manifestation sur le plan terrestre, ce qui, bien entendu, change tout le mélange.
Quelqu’un proteste contre la division de l’homme en esprit et en matière. Certainement, dans leur état ultime, l’esprit et la matière sont une seule et même chose (la matière est de l’esprit cristallisé), mais sur le plan de la manifestation ou de la différenciation, tout change, et plus on se rapproche des sphères denses, plus cette différenciation, ou division, devient nette. Donc, si dans le Monde de Feu la différenciation entre l’esprit et la matière est pratiquement insaisissable parce que la matière y prend l’apparence de la lumière, sur notre plan terrestre elle acquiert, hélas, une grossièreté monstrueuse. C’est pourquoi, si l’on tient compte de la complexité de l’organisme humain, il devient nécessaire dans bien des cas d’avoir recours à une distinction entre esprit et matière pour se faire comprendre.
Pendant la durée de sa vie terrestre, un être humain développé mentalement vit et agit sur deux et même trois plans ; chaque plan possède son enveloppe propre ; c’est pourquoi il est naturel que l’enveloppe avec laquelle un homme agit sur un plan supérieur reçoive les impressions correspondantes. Mais ces vibrations sont tellement subtiles qu’elles ne peuvent que rarement s’imprimer sur le cerveau physique grossier, car celui-ci ne pourrait pas supporter la tension. Comme notre terminologie est très pauvre pour exprimer ces idées, on a l’habitude de dire en parlant d’un homme qu’il est « esprit » quand il se manifeste dans ses enveloppes les plus subtiles, tandis que son enveloppe physique est appelée « matière ».
En outre, ne connaissons-nous pas le Calice des accumulations, qui ne se manifeste que partiellement dans chaque incarnation ? Et ces accumulations du Calice ne seraient-elles pas effectivement la connaissance, la précipitation d’énergies autour de la semence ardente de l’esprit ? Il n’y a donc pas de contradiction, que nous définissions l’homme comme un être spirituel imparfait, ou qu’en analysant certains aspects du complexe humain nous ayons recours à la distinction entre manifestation supérieure et manifestation inférieure de ce complexe.
Nous savons que l’esprit sans la matière n’a pas d’existence. Partout où il y a existence, il y a de la matière, même si elle est complètement invisible pour nous. Et l’homme est simplement un complexe aux nuances infinies dans la différenciation d’un Unique Élément – l’ESPRIT-MATIÈRE.
On devrait toujours garder en mémoire les deux axiomes fondamentaux de la Connaissance Secrète :
1. Dieu, l’Élément Divin, est indissociable et inséparable de l’Univers.
2. L’unité de l’Élément de base – l’Esprit-Matière.
Toutes les incompréhensions et toutes les déceptions proviennent du fait qu’on ne comprend pas et qu’on n’accepte pas ces deux axiomes fondamentaux.
Avec une compréhension nouvelle de la matière par les hommes de science et avec l’intérêt qu’on porte au pouvoir de la pensée, l’Enseignement du Bouddha occupera la place qui lui revient dans l’ère qui vient. En fait, le Bouddhisme ne fait pas de différence entre le monde physique et le monde psychique. La réalité attribuée aux actions de la pensée est du même ordre que la réalité attribuée aux objets que nous percevons avec nos sens.
Soyez vigilant comme un soldat de garde, et n’oubliez pas que les tests sont inévitables.